Son mode de fonctionnement habituel consiste à voltiger d’un sujet à l’autre, d’une humeur à l’autre, d’une personne à l’autre, d’une façon charmante et un peu affolante, à une telle vitesse parfois que les contours de sa conversation et même de son apparence semblent se brouiller ; on en garde l’impression d’un battement d’ailes lumineux. Ses vêtements font le même effet. Rosemary ne suit pas la mode ; elle a mis au point un style qui n’appartient qu’à elle. Tout ce qu’elle porte scintille, ondoie, oscille ; elle ne semble pas vraiment habillée, mais plutôt drapée souplement dans des étoffes légères, fleuries, transparentes : voiles, écharpes, tuniques de gaze flottantes, jupes à traîne, châles de soie à franges. Ses cheveux sont, eux aussi, l’objet d’un flux perpétuel ; teintés et balayés de nuances diverses allant de l’or pâle à la bisque d’écrevisses, tantôt ils se rassemblent en rouleaux flous, tantôt ils retombent en nuages mousseux sur ses épaules, tantôt ils lancent dans toutes les directions des boucles et des vrilles capricieuses.

Mais ce soir, Rosemary semble d’une tranquillité inhabituelle. Des vagues blondes légères mais sereines reposent sur son front ; ses sautoirs de perles bleues et argentées et sa longue robe de mousseline imprimée de fleurs d’un azur assourdi tombent vers le sol sans le moindre remous ; son regard est inébranlablement posé sur Fred. Vinnie doit s’adresser à eux à deux reprises avant qu’ils la remarquent.

« Oh, euh ! Vinnie, bonsoir. » Fred se lève avec grâce, mais trébuche sur son prénom qu’elle l’a récemment invité à utiliser. « Je suis content de vous voir. J’ai besoin de soutien ; Rosemary se montre très têtue. Vous lui direz que j’ai raison.

— Ne dis pas de bêtises, chéri, Vinnie sera d’accord avec moi. Asseyez-vous donc. » Avec une envolée de manche et un tintement de bracelets argentés, Rosemary lisse de la main la place libre près d’elle sur la banquette.

Il s’avère que la dispute porte sur la question suivante – à moins que ce ne soit qu’un prétexte : Rosemary doit-elle embaucher une femme de ménage ? Avant même d’entendre les arguments des parties en présence, Vinnie est du côté de Fred. La maison de Rosemary à Chelsea est célèbre pour son désordre, sa mauvaise tenue élégante. Chaque fois que Vinnie s’y est rendue, elle l’a vue encombrée de choses qu’il aurait fallu raccommoder, récurer, épousseter, cirer, déblayer, jeter. Mais Rosemary prétend être parfaitement satisfaite de sa méthode actuelle d’entretien de son intérieur, qui consiste à laisser la situation se dégrader jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus le supporter et à demander alors à une agence dénommée « Servez-vous » de lui envoyer quelqu’un pour une journée.

« Je déteste le ménage, explique-t-elle à Vinnie. Ça me rappelle toujours les deux tantes de ma mère, deux vieilles filles qui vivaient à Bath et chez qui on m’avait envoyée quand j’étais petite, pendant la guerre : des vieilles créatures mesquines et obsessionnelles. Tout leur personnel les avait quittées à part Mrs. McGowan, un dragon d’un âge respectable, mais elles voulaient quand même absolument continuer à entretenir cette vilaine grange immense qui leur servait de maison. Elles passaient leur temps à faire le ménage, à s’user les mains jusqu’à l’os. » Rosemary plie et déplie ses douces mains ornées de bagues. « Elles étaient terriblement fâchées contre moi parce que j’étais si négligente et désordonnée. « Vous êtes une enfant tout à fait indélicate », me disait toujours tante Isabel – Rosemary prend une voix fluette et nasillarde qui ne lui est pas habituelle.

— “Vous ne pouvez vous attendre à ce que Mrs. McGowan range ce que vous dérangez, elle a d’autres choses à faire. Si vous ne changez pas d’attitude avant d’arriver à l’âge adulte, aucun domestique qui se respecte ne voudra jamais travailler pour vous.”

« Eh bien, j’ai pris ma décision à ce moment-là. Je leur ai dit : « Je ne veux pas qu’on range ma chambre. Elle me plaît comme elle est. » Mon Dieu, qu’elles étaient choquées ! Ma tante Etty m’a dit – une autre voix, plus basse, plus lasse – « Aucun homme ne voudra vivre dans une maison qui aurait l’aspect actuel de votre chambre. » Si elle savait ! » Rosemary étouffe un rire provocateur.

En plus, poursuit-elle, les femmes de ménage deviennent toujours terriblement familières, toujours à essayer de vous mêler à leurs vies sinistres et lamentables. « Vous autres. Américains – elle fait une grimace à Vinnie et Fred. Vous ne savez pas ce que c’est que les employés de maison de nos jours, dans ce pays. Vous vous imaginez que si j’appelle une agence, elle va m’envoyer une délicieuse vieille gouvernante, tout droit sortie d’un feuilleton familial…

— Mais non », commence Vinnie qui n’a jamais essayé de trouver une femme de ménage à Londres parce qu’elle n’en aurait pas les moyens.

« Ce qu’on va me donner, à la place, continue Rosemary avec fougue, c’est une malheureuse immigrée qui ne parle que le pakistanais ou le portugais et qui a une peur panique de l’électricité. Ou bien une horrible souillon qui ne peut pas trouver un emploi correct dans un magasin ou une usine parce qu’elle est trop bête et qu’elle a une humeur impossible. Et deux fois par semaine, il faudra que je sache tout sur ses problèmes de dos, sa constipation, son mari alcoolique, ses enfants délinquants, et ses accrochages avec la municipalité au sujet de son logement. » Rosemary prend un accent cockney théâtral : « Et les vers de son chien et les puces de son chat et sa perruche qui perd ses plumes, ouin, pauvre mignonne, ses plumes tombent que c’en est une misère et elle ne touche plus à son foutu millet. »

Fred salue l’imitation d’un sourire élogieux, mais entreprend ensuite de critiquer son contenu. « Ça ne se passe pas nécessairement comme ça, dit-il à Vinnie. On peut encore trouver une bonne femme de ménage si on s’adresse à la bonne agence ; Posy Billings m’en a indiqué une quand nous étions chez elle, le dernier week-end. Si cette femme parle trop, Rosemary peut toujours s’en aller. Alors qu’elle ne peut pas le faire avec Servez-vous, parce qu’ils envoient quelqu’un d’autre à chaque fois, n’est-ce pas ?

— Hum », acquiesce Vinnie qui pense à autre chose : elle se dit que Fred Turner, qui connaît Posy Billings depuis à peine quelques semaines, a déjà reçu ce qu’elle ne recevra sans doute jamais : une invitation à passer le week-end dans la maison de l’Oxfordshire.

« Ces gens de Servez-vous, ce sont presque tous des acteurs ou des chanteurs ou des danseurs au chômage, vous comprenez, explique-t-il. Ils n’ont pas la moindre idée de la façon de faire le ménage. Quand je passe chez Rosemary, ils sont généralement plantés là, un chiffon à la main, comme si c’était un accessoire dans une pièce qu’ils ne comprennent pas, ou ils passent l’aspirateur indéfiniment sur un même coin de moquette, tout en parlant de théâtre et en essayant de persuader Rosemary de leur faire avoir un rôle dans Tallyho Castle.

— Pas toujours, proteste Rosemary avec un petit rire étouffé.

— Et si elle sort, continue-t-il, si elle ne les surveille pas sans arrêt, les gens de Servez-vous se servent de son whisky, de son foie gras, de ses disques d’opéra et même quelquefois de ses vêtements. Ils couvrent ses vitres de détergent, décapent son parquet au savon et à l’eau chaude, et déchirent ses écharpes en soie pour en faire des chiffons à poussière. » En écoutant Fred raconter ces désastres, Vinnie n’est pas seulement frappée par sa connaissance détaillée du travail ménager, mais par le ton intime sur lequel il évoque l’intérieur de Rosemary. Visiblement, il ne vit pas chez elle pour l’instant ; mais Vinnie se demande s’il ne prévoirait pas de le faire, surtout si l’aspect des lieux s’améliore. Elle pense à la tante de Rosemary qui disait qu’aucun homme ne resterait chez sa nièce à cause de son désordre. Comme le laissait entendre Rosemary, sa tante s’était trompée : beaucoup d’hommes sont restés chez elle. Mais ils n’y sont jamais restés longtemps.

Avant que Vinnie puisse émettre son opinion sur le sujet débattu, une sonnerie annonce le deuxième acte. Tant mieux, pense-t-elle en montant l’escalier qui mène au balcon, bousculée par des personnes plus fortes et plus lourdes. Il est toujours imprudent pour une tierce personne de donner son avis dans ce genre de débat qui est souvent plutôt une sorte de joute amoureuse. Dans le cas de Rosemary, la discussion semblait essentiellement servir de prétexte à un numéro de théâtre et à un badinage affectueux. Il lui était arrivé d’adopter le point de vue adverse, apportant de l’eau au moulin de Fred en racontant qu’une fois, rentrant chez elle, elle avait trouvé un jeune homme envoyé par Servez-vous dans sa baignoire, entouré de bulles roses. « Il n’était même pas mignon ! Plutôt grassouillet, savonneux et repentant, et après, je me suis aperçue qu’il avait utilisé tous mes sels de bain. »

Mais Fred a beau prendre un ton léger, il chante un rôle écrit pour une basse. L’ordre est un idéal auquel il est passionnément attaché, comme Vinnie l’a déjà constaté au cours des réunions du Comité directeur de la bibliothèque de Corinth. Le chaos poussiéreux dans lequel vit Rosemary lui semble sûrement une toile de fond fort mal adaptée à leur duo amoureux. De plus, il n’a certainement guère envie que de jeunes acteurs ambitieux bavardent familièrement avec Rosemary, ou pataugent (aussi grassouillets soient-ils) dans sa baignoire.

Vinnie suppose que Rosemary aura le dessus dans la querelle. Elle a l’habitude de faire ce qu’elle veut, et puis c’est sa maison ; c’est même son pays. Mais il y a dans l’attitude de Fred quelque chose qui donne l’impression qu’il ne cédera pas volontiers. Au Comité de direction de la bibliothèque, l’automne dernier, sans jamais cesser d’être poli, il était très obstiné, et prêt à prolonger une réunion bien au-delà de cinq heures du soir pour faire valoir ses arguments. Vinnie avait supposé alors qu’il n’avait peut-être pas envie de rentrer chez lui dans un appartement vide. Mais d’un autre côté, l’obstination faisait peut-être partie du caractère de Fred, et dans ce cas, c’était la cause et non le résultat du célibat récent de Fred.

Ce soir-là, couchée dans son lit, sombrant dans une inconscience agréable, les airs de Mozart dérivant vaguement dans son esprit, Vinnie entend ce qui est indéniablement la sonnerie de sa porte. Surprise, elle soulève sa tête posée sur l’oreiller. Elle pense d’abord aux habitués du centre d’hébergement municipal : des hommes débraillés au visage rougeaud qui traînent sur les bancs près du passage souterrain du chemin de fer quand il fait beau, se passant une bouteille cachée dans un sac en papier froissé, ou qui titubent dans les rues aux alentours du métro Camden Town, en marmonnant pour eux-mêmes ou à la cantonade. Son idée suivante, plus délirante, c’est que la fille de la cour de récréation a, Dieu sait comment, découvert son adresse et, tapie sur le seuil, attend le moment où Vinnie ouvrira la porte d’entrée pour lui réciter le reste de ses poésies cochonnes.

Une autre sonnerie, plus prolongée. Prudemment, elle s’extrait de l’édredon en duvet et elle traverse le vestibule pieds nus, vêtue de sa chemise de nuit en flanelle et de son peignoir de bain. La porte d’entrée est pourvue d’une imposte vitrée par laquelle la lumière du palier se déverse sur le carrelage froid en damier noir et blanc, et Vinnie sent un frisson monter le long de ses jambes. L’image qu’elle se fait du visiteur inconnu prolifère, et elle voit déjà sur le seuil un rassemblement de vagabonds ivres, puis une bande de préadolescentes punk aux cheveux mauves chantant des comptines grivoises.

Troisième coup de sonnette : encore plus long, un peu plaintif. Il est lâche de sa part de trembler ainsi derrière deux portes fermées à clé, pense Vinnie. Contrairement à New York, Londres n’est pas une grande ville indifférente et anonyme. Elle connaît ses voisins ; si elle hurlait, ils viendraient en toute hâte voir ce qui se passe, comme tout le monde (y compris Vinnie) l’a fait le mois dernier, quand la baby-sitter de l’étage au-dessus s’est ébouillantée. Serrant son peignoir autour d’elle, elle ouvre la porte de l’appartement.

« Oui ? lance-t-elle d’une voix aiguë. Qui est-ce ?

— Professeur Miner ? » Voix masculine américaine, étouffée par le chêne massif de la porte qui donne sur la rue.

« Oui ? Son ton est moins craintif maintenant, plus impatient.

— C’est Chuck. Chuck Mumpson, de l’avion. J’ai quelque chose à vous dire.

— Un instant. » Vinnie réfléchit. Il doit être largement plus de onze heures, une heure impossible pour une visite, et elle connaît à peine Chuck Mumpson. Elle ne l’a pas revu depuis qu’ils ont pris le thé chez Fortnum and Mason’s, bien qu’il l’ait appelée une fois pour la tenir au courant de ses recherches généalogiques. (Suivant le conseil de Vinnie, il a trouvé dans le Wiltshire un village du nom de South Leigh – « Ils écrivent ça différemment, comme vous m’aviez dit qu’ils risquaient de le faire » – et avait l’intention de s’y rendre.) Si elle lui dit de s’en aller, elle pourra retourner se coucher et dormir suffisamment pour se présenter en bonne forme à son rendez-vous de neuf heures dans une école primaire du sud de Londres. D’un autre côté, s’il part, il risque de ne jamais revenir, et elle ne saura jamais ce qu’il a découvert sur son ancêtre, cette figure du folklore local.

« Je serai à vous dans un instant, lance-t-elle.

— O.K. », crie Chuck en réponse.

Vinnie retourne dans sa chambre à coucher et remet la robe qu’elle portait pour l’opéra. Elle se donne un coup de brosse et jette à son visage un coup d’œil critique et découragé ; mais ni le visage ni le visiteur ne semblent valoir la peine d’utiliser du maquillage.

L’effet que produit Chuck sur elle quand il passe en pleine lumière est déconcertant : il a l’air malade, affaissé, échevelé. Son teint basané est devenu blême ; ses cheveux grisonnants, ou ce qu’il en reste, sont décoiffés ; son horrible imperméable en plastique est fripé et taché. Pendant qu’elle referme la porte de l’appartement, il flageole et chancelle sur le côté, puis il retrouve son équilibre et reste debout devant la grande glace de l’entrée, qu’il fixe d’un œil morne.

« Ça va ? demande-t-elle.

— Non, pas vraiment. »

Instinctivement, Vinnie fait un pas en arrière.

« Ne vous faites pas de bile, je ne suis pas ivre, rien dans ce genre-là. Je voudrais bien m’asseoir, oui ?

— Oui, bien sûr. Par ici. » Elle allume une lampe dans le salon.

« J’ai marché longtemps. » Chuck s’abat lourdement sur le divan, qui craque sous le poids ; il respire encore bruyamment. « J’ai vu de la lumière, me suis dit que vous étiez encore debout.

— Hum. » Vinnie n’explique pas qu’elle garde toujours allumée la lampe du bureau, que l’on voit de la rue, afin de tromper les cambrioleurs. « Voulez-vous une tasse de café ? Ou un verre de quelque chose ?

— Comme vous voulez. Un verre, si vous avez de quoi.

— Je crois qu’il y a du whisky. » Dans la cuisine, Vinnie prépare un scotch à l’eau plutôt faible et met la bouilloire à chauffer pour se faire du thé, tout en se demandant quel désastre s’est abattu sur Chuck Mumpson. Quand elle revient, il n’a pas bougé de sa place, le regard perdu dans la pièce ; il détonne, trop grand pour l’appartement et pour le divan. « Vous ne voulez pas retirer votre imperméable ?

— Quoi ? » Chuck plisse vaguement les yeux dans sa direction. « Ah ouais. » Il sourit faiblement. « J’ai oublié. » Il se redresse péniblement, se débarrasse du vêtement de plastique sale, et s’effondre à nouveau, sans paraître soulagé. Son blouson de cow-boy est agrafé de travers, de sorte que le côté gauche est plus haut que le droit, et une de ses pointes de col fait saillie à un angle bizarre. Vinnie ne formule aucune remarque à ce sujet ; la tenue de Chuck Mumpson ne la regarde pas.

« Voilà. »

Chuck prend le verre et le garde à la main, dans un état apparent de stupeur.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? demande Vinnie, à la fois inquiète et impatiente. C’est… votre famille ?

— Nan. Ils vont bien. Je suppose. Pas eu de nouvelles depuis un moment. » Chuck observe son verre de whisky, le lève, avale, le baisse, effectuant toutes ces opérations au ralenti.

« Avez-vous retrouvé vos ancêtres dans le Wiltshire ?

— Ouais.

— Eh bien, c’est une bonne nouvelle. » Elle ajoute du lait à son thé, pour prévenir les brûlures d’estomac. « Vous avez trouvé le sage, l’ermite ?

— Ouais, je l’ai trouvé.

— Quelle chance ! commente Vinnie, qui voudrait qu’il se décide à cracher le morceau. Vous savez, des tas d’Américains viennent ici à la recherche de leurs aïeux, et la plupart ne trouvent rien du tout.

— Foutaise. » Pour la première fois ce soir-là, Chuck s’exprime avec autant de vigueur qu’à l’ordinaire, ou davantage.

« Quoi ? » Vinnie sursaute ; sa tasse en porcelaine vibre sur sa soucoupe.

« Toute l’histoire, c’était de la foutaise, excusez-moi. Le comte, le château… Mon grand-père, il m’a monté un bateau. Ou alors, quelqu’un lui en a monté un.

— Vraiment. » Vinnie feint d’être étonnée, bien qu’à la réflexion il ne soit pas si étrange que Chuck Mumpson ne descende pas de l’aristocratie anglaise. Par ailleurs, en ce qui la concerne, peu importe que l’ancêtre ermite soit un comte ou pas. « Oui, continuez.

— D’accord. Bon, j’ai loué une voiture au garage que vous m’aviez recommandé, et je suis parti en pleine campagne, jusqu’à ce village de South Leigh. Ce n’est pas bien grand : une vieille église, quelques maisons. J’ai pris une chambre d’hôtel dans une petite ville du coin. Et puis j’ai été à la bibliothèque, j’ai demandé comment je pouvais consulter les registres paroissiaux de South Leigh, comme vous m’aviez dit, et aussi les archives fiscales. J’ai trouvé une tripotée de Mumpson, mais ils n’avaient rien de particulier. Des fermiers, presque tous, et aucun ne s’appelait Charles. Ça m’a pris un temps pas croyable. Tout était bloqué sans arrêt, pour des tas de raisons idiotes, du genre par exemple que c’était jeudi après-midi. Tout le patelin fermait carrément au beau milieu de la semaine. Les magasins aussi. Bon Dieu, c’est pas étonnant qu’on ait pris autant d’avance sur eux, pas vrai ?

— Hum. » S’il y a une chose dont Vinnie n’a pas envie à cette heure-là de la nuit, c’est bien de se lancer dans une discussion sur la réussite économique comparée des États-Unis et de la Grande-Bretagne.

« Bon, j’ai fini par trouver ouverte une association de recherches historiques. J’ai parlé avec la secrétaire, et elle a trouvé un endroit qui avait l’air d’être le bon, au diable, en pleine cambrousse. Son livre disait qu’un ermite vivait là dans le temps, à la fin du XVIIIe siècle. C’était dans le domaine de gens qu’elle avait déjà rencontrés, le colonel et lady Jenkins, ils s’appelaient. Alors elle leur a téléphoné, et ils m’ont invité chez eux. Ça vous ennuie que je fume ?

— Non, allez-y ». Vinnie soupire. D’ordinaire, elle n’autorise pas les cigarettes, ni dans sa salle de cours, ni dans son bureau, ni chez elle ; quand elle reçoit, elle demande à ses invités tabagiques de sortir ou d’aller dans une autre pièce.

« J’essaie sans arrêt de m’arrêter. » Chuck sort son paquet. « Le docteur dit qu’il faut. Mais je deviens vraiment dingue sans cigarettes. Pas moyen de m’endormir, pas moyen de me concentrer. » Son rire léger sonne faux ; il frotte une allumette, aspire la fumée.

« Quel dommage », dit Vinnie, qui s’est souvent enorgueillie, discrètement ou parfois bruyamment, de ne jamais avoir fumé.

« Ahhh ! » Un nuage sale, gris, malodorant, sort de la bouche de Chuck. « Enfin, d’une manière ou d’une autre, faudra bien qu’on s’en aille. »

Vinnie se retient difficilement de souligner que d’après tous les renseignements, le cancer du poumon et l’emphysème comptent parmi les manières de s’en aller les plus désagréables.

« Enfin bref, j’avais presque toute la journée devant moi avant de voir le colonel Jenkins. Je traînais dans le local de l’association historique, à lire des trucs sur l’aristocratie locale, et je me suis mis à discuter avec un type qui était archéologue. Il fait des fouilles aux environs de la ville, à un endroit où il y avait un vieux village, dans le temps. Quand je dis vieux, je veux dire vieux : en plein Moyen Âge. Pour lui, deux cents ans, c’est comme si c’était hier. Il trouvait des choses, mais leur meilleure excavation n’arrêtait pas de se remplir d’eau. Dans son équipe, personne n’arrivait à comprendre d’où elle venait ni ce qu’ils pouvaient y faire. Ben, c’est ma spécialité, ça ; enfin du moins, ça l’était. »

Une tonalité chagrine, plaintive empreint les derniers mots de Chuck. Vinnie la reconnaît : c’est le signe de l’apitoiement sur soi-même, qui a bien souvent, dans le passé, appelé Fido auprès d’elle comme un coup de sifflet. Peut-être parce que son cerveau est encore embrumé par le sommeil, il lui semble que Fido l’entend, lui aussi, sous le divan où il hiberne plus ou moins depuis deux mois ; il s’éveille, il entrouvre ses grands yeux bruns et tristes.

« Ben, continue Chuck, je lui ai dit que j’irais jeter un coup d’œil à son chantier. Ce qu’ils avaient fait, en fait, c’est qu’ils avaient branché une des pompes de travers, moyennant quoi presque toute l’eau qu’ils aspiraient retournait directement dans l’excavation.

« Alors ce type, il s’appelle le professeur Gilson, a rassemblé toute son équipe, on a déplacé les canalisations, et l’eau s’est mise à baisser. J’étais vraiment content de moi. J’ai pris mon appareil photo et je les ai photographiés sous toutes les coutures, eux, leur chantier, et une partie de ce qu’ils avaient trouvé. Et puis on a tous été prendre une bière pour fêter ça, et on a déjeuné au pub du village. De la meilleure bouffe, et de loin, que ce qu’on me servait dans mon hôtel de Londres, et bien moins chère, en plus. J’ai raconté à tout le monde ce que je faisais dans le Wiltshire, et comment j’allais retrouver les traces de mon ancêtre le comte, dès cet après-midi. Quel couillon j’étais. Veinard comme je suis, j’aurais dû me douter de ce qui m’attendait.

— Hum », dit Vinnie. L’appel est maintenant indubitable ; Fido sort de dessous le divan et vient se coucher aux pieds de Chuck.

« Mais ce que j’ai fait, c’est que je suis rentré à mon hôtel et que je me suis mis sur mon trente et un ; j’étais tout boueux, à cause du chantier, et je voulais avoir l’air d’appartenir à la famille d’un lord. Au début, j’ai été déçu quand j’ai vu la maison des Jenkins ; ce n’était pas l’idée que je me faisais d’un château. Pas de tours, pas de fossé, rien. Enfin, c’était une grande vieille maison en pierre, qui datait d’il y a plus de deux cents ans, j’ai appris ça plus tard, avec un fronton et des colonnes et des statues d’empereurs romains sur la pelouse, couvertes de mousse qui leur poussait dessus depuis deux cents ans. L’herbe ressemblait à du gazon artificiel, avec des petites fleurs par-ci par-là. Je me suis dit, bon, ça fera l’affaire. J’avais plein d’idées grandioses dans la tête. Je savais que le colonel et lady Jenkins ne possédaient la maison que depuis trente ans, alors je me disais que mes ancêtres avaient dû vendre le domaine à un moment donné. Peut-être qu’ils habitaient dans un endroit encore plus chouette, ou peut-être qu’ils étaient tous morts. Dommage, dans un sens, parce que je ne pourrais pas faire leur connaissance ; mais d’un autre côté, je serais peut-être l’héritier qu’on cherchait depuis si longtemps, pourquoi pas ? Je veux dire, ça aurait pu se passer comme ça, pas vrai ?

— Oui, je suppose, dit Vinnie, distraite par le spectacle de Fido, qui remue maintenant sa queue d’un blanc sale et lève vers Chuck des yeux avides.

— Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Le colonel et lady Jenkins connaissaient toute l’histoire. Ils m’ont emmené voir l’ermitage, dans les bois, derrière la maison. C’était ce qu’ils appelaient une grotte : une sorte de caverne naturelle dans les rochers près d’un ruisseau, arrangée avec du ciment, des cailloux, des coquillages, pour faire une espèce de petite pièce en pierre. Il y avait une porte voûtée et une fenêtre, et les murs du fond dégoulinaient d’humidité. C’était plein de mousse, de feuilles mortes, de toiles d’araignée, et il y avait deux ou trois meubles fabriqués avec des planches où on avait laissé l’écorce, comme dans les parcs nationaux, vous voyez le genre ?

— Hum.

— Bien sûr, personne ne vit plus là, mais ils disaient qu’il y avait eu un ermite autrefois. Seulement ce n’était pas un lord, c’était un vieux bonhomme qu’on payait pour vivre dans la grotte. Les gens riches avaient l’habitude de faire ça à l’époque, d’après ce que m’a dit le colonel Jenkins, comme un industriel de Tulsa avec un ranch de cinq hectares peut s’offrir deux-trois chevaux ou quelques têtes de bétail : pas pour en tirer un bénéfice, mais pour donner bon aspect au domaine, pour le décorer. Eux, ils avaient acheté ce type. Les Jenkins m’ont montré une gravure qui représentait la grotte quand elle était neuve, dans un vieux livre. L’ermite était debout devant, avec une barbe broussailleuse, de longs cheveux, et un chapeau de paille ramollo comme une vieille clocharde.

— Oui, mais vous n’avez pas la preuve que c’était votre ancêtre, intervient Vinnie.

— C’était lui, pas de problème. On l’appelait le Vieux Mumpson, et on lui donnait vingt livres par an, nourri logé, c’était inscrit dans le livre. Il ne savait même pas écrire, il signait avec une croix, ça n’était rien qu’un vieux vagabond crasseux. »

Mentalement, Vinnie voit Fido se lever sur ses pattes de derrière et poser ses pattes de devant sur les genoux de Chuck. « Et l’histoire que vous a racontée votre grand-père ? demanda-t-elle. Que votre ancêtre était une espèce de sage, qu’il portait une cape faite de plusieurs fourrures différentes ?

— Qui sait ? C’était peut-être de la fourrure, sur cette vieille gravure ; on ne peut pas vraiment dire. Le colonel et lady Jenkins n’avaient jamais entendu parler de ça, mais ils étaient intéressés, ils m’ont dit qu’ils allaient tout noter. Ils ont été très gentils avec moi. Ils m’ont donné du thé, des gâteaux, des muffins, de la confiture maison. La confiture était d’une couleur verte plutôt bizarre, mais elle avait bon goût. C’était de la confiture de groseilles à maquereau, Dieu sait ce que c’est que ça. Et ils m’ont tout fait visiter, et ils ont répondu à toutes mes questions. Mais je sentais qu’ils me prenaient pour un pauvre taré, à chercher des comtes dans une caverne humide en plein bois. Eux, ils ont tout un paquet d’ancêtres, des vrais. Ils en ont des portraits partout dans la maison.

— Quel dommage, dit Vinnie, évoquant sa propre frustration aussi bien que celle de Chuck.

— Ça m’a vraiment foutu en l’air. D’abord, il fallait que je m’en aille de là, et vite. Je suis reparti pour Londres avec la voiture, je suis allé la rendre, et je suis retourné prendre une chambre à l’hôtel où j’avais déjà logé, près de l’aérogare ; mais je me sentais de plus en plus mal. J’étais épuisé, mais pas moyen de dormir, de manger, ou même de tenir en place dans la chambre. Finalement, je suis sorti pour faire un tour. Je ne savais même pas où j’allais, j’ai dû traverser la moitié de Londres. Et puis j’ai pensé à vous. » Il se renverse en arrière sur le divan et se tait.

La recherche comporte des dangers, pense Vinnie en le regardant. L’étude de la littérature enfantine, par exemple, lui a révélé un certain nombre de faits qu’elle est heureuse de ne pas avoir connus quand elle était petite et qu’elle n’est pas très heureuse de connaître maintenant : par exemple, elle se passerait de savoir que Christopher Robin Milne fut malheureux à l’école à cause de son lien avec l’illustre Winnie the Pooh, ou que le Vent dans les saules est bourré de paranoïa tory à l’égard de la classe ouvrière. Certains fantasmes adultes, tels les rêves de Chuck Mumpson sur son ancêtre aristocrate, gagneraient peut-être eux aussi à rester dans l’ombre.

« Bien sûr, je comprends que ce soit une déception. » Vinnie prend un ton brusque pour ne pas encourager Fido. « Mais je ne vois pas vraiment pourquoi vous êtes si bouleversé. Après tout, le plupart des gens n’ont pas d’ancêtres. Il y en a qui n’ont même pas de descendants. » Fido tourne la tête et regarde Vinnie avec espoir. « Je veux dire, votre situation ne s’est pas aggravée par rapport à ce qu’elle était avant.

— C’est ce que vous croyez. » Chuck pousse un gémissement étouffé qui captive à nouveau l’attention de Fido. « Vous ne savez pas ce que je vais subir quand je serai de retour à Tulsa. La famille de Myrna, ce sont des gens de la haute : ils ont des arbres généalogiques qui remontent à avant la révolution. Ils m’ont toujours snobé. Ils n’aimaient pas mes origines, ni ma façon de parler, ni mon boulot. Ingénieur sanitaire, la mère de Myrna pensait que c’était un gros mot. Une fois, elle a demandé à Myrna si je travaillais dans les égouts.

— Vraiment, dit Vinnie, qui se fait une idée négative des prétentions à la noblesse de la famille de Myrna.

— Et sa sœur, elle est psychologue, elle a un diplôme de l’université de Stanford. Elle a dit à Myrna que si mon travail me manquait tant, c’est parce que mentalement, j’étais resté fixé à l’âge de trois ans, et que sans le dire, je cherchais toujours un prétexte pour jouer avec mon caca.

— Vraiment, répète Vinnie, avec cette fois-ci, une certaine indignation.

— Après que je me suis fait virer par Amalgamated, ça a été pire. C’était : « Alors, Myrna, je te l’avais bien dit ».

— Je suppose que tout le monde a des parents dans ce genre-là » dit Vinnie, bien qu’en fait, elle n’en ait pas. C’étaient plutôt ses soi-disant amis qui l’avaient prévenue que son mari pensait toujours à son ancienne amie et que leur mariage ne durerait pas ; et qui lui avaient plus tard rappelé leurs paroles prémonitoires. « Il faut que vous fassiez comme s’ils n’existaient pas.

— Ouais. J’essaie. Mais pas Myrna. Quand je ne suis pas arrivé à retrouver du travail, elle s’est dit que sa sœur avait raison depuis le début. Que je ne faisais pas d’efforts. Bon Dieu, j’ai dû expédier pas loin d’une centaine de C.V. et de lettres de candidature. Mais ce qu’il y a, c’est que personne ne veut embaucher un type qui a cinquante-six, cinquante-sept ans. Les charges sociales sont trop lourdes, et forcément, on se dit qu’il n’est plus au mieux de sa forme. Bon Dieu, même moi, je pensais ce genre de choses.

— Hum, dit Vinnie, qui se rappelle certaines réunions des professeurs titularisés de son département. Je pense que c’est le cas de beaucoup de gens.

— Au bout de quelque temps, j’ai abandonné. Je me suis mis à boire plus qu’il ne fallait, surtout la nuit, d’abord, quand je ne pouvais pas dormir. C’était mieux à ce moment-là. La maison était tranquille, et je n’avais pas besoin de parler à Myrna, ou de voir la bonne s’affairer et me suivre dans tous les coins avec son foutu aspirateur. Si ça allait vraiment mal, je picolais jusqu’au moment où je tournais de l’œil. Y avait des jours où je ne me levais pas avant le milieu de l’après-midi. Ou alors je prenais la voiture et je roulais, parfois presque toute la nuit sans but, comme un démâté. Un dératé, je veux dire. » Chuck rit gauchement. « Et puis y a eu cette gamelle.

— Oui ? » souffle Vinnie au bout d’un instant ; mais il ne poursuit pas. « Un accident ? Avez-vous été blessé ?

— Non, rien de grave. Je… Non, ça ne fait rien. C’était grave. J’ai bousillé la voiture, et les flics m’ont embarqué pour conduite en état d’ivresse. Ça a à peu près réglé la question pour Myrna. Elle m’aimait bien, dans le temps, mais après ça, elle refusait même de me regarder. Ça, je peux vous dire qu’elle avait hâte de me mettre dans l’avion. Elle a honte de moi, maintenant ; ils ont tous honte. Greg et Barbie aussi. » Fido, triomphant, pose ses pattes sur les épaules de Chuck et lèche avec enthousiasme son large visage buriné.

« Oh, sûrement que… » commence Vinnie ; mais elle s’interrompt. La femme de Chuck et ses grands enfants ont peut-être vraiment honte de lui ; qu’en sait-elle ?

« C’est pour ça que je ne suis pas rentré au pays avec ce foutu voyage organisé. J’en avais jusque-là de Londres, mais je n’avais pas le courage de retourner à Tulsa. Je me disais sans cesse, ce qu’il y aurait de mieux pour tout le monde, ça serait que je ne rentre jamais. Myrna piquerait sa crise, mais en fait, elle serait soulagée. Elle serait libre, et elle serait respectable. Il y a un promoteur, un gros type à qui elle a vendu un grand bout de terrain pour y bâtir un centre commercial, elle lui plaît et il a plein de fric, et de grandes ambitions politiques. Myrna, ça lui irait bien ; elle a toujours voulu que je me présente à quelque chose. Sa famille aurait filé l’argent, sauf que moi, ça ne me disait rien ; je n’ai jamais aimé les politiciens. Mais le type en question, c’est aussi un chrétien fondamentaliste, avec des principes et des appuis vraiment conservateurs. Il pourrait épouser une veuve, mais pas une divorcée.

« Enfin bref, je me disais sans arrêt, si je sortais du paysage Myrna perdrait moins son temps. Ben, vous savez, j’arrivais pas à m’habituer à la circulation ici, ces petites boîtes de conserve qui leur servent de voitures et qu’on voit à peine arriver, et ces bus dingues, avec leurs deux étages. J’essayais de penser à regarder dans la mauvaise direction et à tout faire à l’envers, mais je n’arrivais à me concentrer là-dessus. Deux ou trois fois, je m’en suis tiré de justesse. Ça m’était égal ; je me disais, ma foi, pourquoi pas – j’ai eu une vie assez bonne. »

Un étrange désir vient à Vinnie : elle a brusquement envie de faire comme Fido, d’embrasser et de réconforter ce grand imbécile à moitié illettré. Elle est irritée de sa propre réaction, puis se retourne contre lui.

« Allons. Ne dramatisez pas, leur dit-elle à tous les deux.

— Non. C’est ce que je pensais, sérieusement. Mais après que je vous ai eu parlé dans ce restaurant, et surtout quand j’ai trouvé South Leigh, j’ai commencé à me sentir mieux. Je me suis dit, bon, ils vont voir ce que je vaux. Je vais rentrer à la maison avec des parents dans la bonne société anglaise, un château, peut-être un service d’assiettes comme ils en vendent ici, avec un bord doré et un blason peint dessus. Regarde un peu, je dirai à Myrna, je ne suis pas le bon à rien que tu croyais. Allons voir ta mère et ta pisse-vinaigre de sœur pour leur parler de mes ancêtres à moi, ma jolie. Et les gamins aussi, ils seraient contents. Ça serait un cadeau que je pourrais leur faire, pour les dédommager, si l’on peut dire. Cet après-midi, là-bas à South Leigh, j’ai envoyé une carte à Myrna –, j’avais mis « Suis sur la trace de lord Charles Mumpson Ier, on dirait que Pépé avait raison ». Quand elle va être au courant. J’ai pas fini d’en entendre parler. Myrna aime les bonnes blagues, surtout quand c’est à mes dépens.

— Ah oui, dit Vinnie, qui se fait une opinion de moins en moins bonne de la femme de Chuck.

— C’est dans la famille. Son oncle Mervin, faut voir jusqu’où il pousse une farce. Tout ce qu’il lui faut, c’est un pigeon.

— Vraiment. » Vinnie imagine Chuck en pigeon : pauvre oiseau domestiqué, avili, à qui on fait répéter ses tours inlassablement pour amuser la famille de sa femme. « Eh bien, si c’est comme ça que ça se passe, ne leur dites rien.

— Ouais – euh. » Il se redresse sur son siège. « Nan. Et cette foutue carte postale ?

— Dites que c’était une erreur, une fausse piste. Pour l’amour de Dieu, Chuck, faites preuve d’un peu d’initiative.

— Oui. C’est ce que Myrna me dit toujours. » Il s’enfonce à nouveau dans les coussins, serrant Fido contre lui.

« Bon, très bien, ne faites pas preuve d’un peu d’initiative, dit Vinnie, sortant de ses gonds. Couchez-vous au milieu de la rue et laissez un bus vous passer dessus, si c’est ce que vous voulez. Mais arrêtez de vous lamenter sur vous-même. »

La lourde mâchoire carrée de Chuck s’affaisse ; il la regarde d’un air abasourdi.

« Bon Dieu. » Elle respire bruyamment, brusquement exaspérée. « Un Américain blanc, anglo-saxon, de sexe masculin, en bonne santé, sans obligations, avec tant d’argent et de temps libre que vous ne savez pas quoi en faire. La plupart des gens seraient prêts à commettre un meurtre pour être à votre place. Mais vous êtes si bête que vous ne savez même pas profiter de votre séjour à Londres.

— Ah ouais ? Par exemple ? » Chuck a maintenant l’air non seulement blessé, mais en colère ; mais Vinnie ne peut plus s’arrêter.

« Vous restez dans cet horrible hôtel pour touristes, par exemple, et vous mangez leur cuisine révoltante, et vous allez voir les pseudo-comédies musicales américaines ; alors que la ville est pleine de bons restaurants, et que vous pourriez aller à Covent Garden tous les soirs. »

Chuck ne réagit pas ; il reste bouche bée.

« Mais bien entendu, ça ne me regarde pas, ajoute-t-elle en baissant le ton, stupéfaite de sa propre conduite. Je ne voulais pas crier, mais il est très tard, et je dois me lever tôt demain pour aller dans une école de Kennington.

— Ouais. D’accord. » Chuck regarde sa montre, puis il se lève lentement ; vexé, il se montre guindé, trop poli. « Très bien, professeur, je m’en vais. Merci pour le verre.

— Je vous en prie. » Vinnie n’arrive pas à faire davantage d’excuses à Chuck Mumpson. Elle l’accompagne à la porte, lave le verre et la tasse à thé et les met à sécher, enfile de nouveau sa chemise de nuit en flanelle et se couche, remarquant avec mécontentement qu’il est minuit et quart.

Mais au lieu de prendre le rythme lent du sommeil, son esprit continue à tourner comme une roue qui grince et accroche. Elle est furieuse d’être sortie de ses gonds et d’avoir dit à Chuck ce qu’elle pense de lui : comme si cela servait à quelque chose ! Il y a des années qu’elle ne s’est pas emportée ainsi contre quelqu’un ; la colère, chez elle, se traduit en général par des lèvres serrées, une froideur distante.

Elle est aussi furieuse contre Chuck qui l’a réveillée et l’a privée d’un sommeil nécessaire, qui n’a su découvrir aucun élément folklorique intéressant dans le Wiltshire, et qui est trop grand, trop malheureux, trop désespérément nigaud. Il lui rappelle, lui et son histoire, tous les aspects de l’Amérique qu’elle déteste le plus, et certains aspects de l’Angleterre qu’elle n’apprécie guère : les hôtels touristiques, les boutiques touristiques, une façon vulgarisée et outrancière de se vendre aux touristes, la corruption de nombreux habitants du pays par une culture commerciale américaine qui les réduit à une grossièreté analphabète presque américaine (« Je voudrais être une mouette, je voudrais être un canard… »)

Pourquoi est-elle persécutée de façon aussi insupportable par la vulgarité transatlantique ? Ce n’est vraiment pas juste, pense Vinnie qui se tourne et se retourne sans trouver le repos. Puis, percevant l’accent plaintif de sa question silencieuse, elle cherche mentalement où peut bien être Fido. Mais son imagination, si prompte d’ordinaire, refuse de lui donner vie. Non ; ce qu’elle voit, c’est un chien aux longs poils d’un blanc sale qui suit Chuck Mumpson le long de Regent’s Park Road, de réverbère en réverbère, dans le brouillard, haletant sur ses talons dans la faible lueur jaunâtre tandis que Chuck essaie en vain de héler un taxi.

L’infidélité de Fido stupéfie Vinnie. Depuis presque vingt ans qu’il vit dans son imagination, il ne s’est jamais intéressé à d’autres personnes qu’à elle, n’a même jamais paru avoir conscience de l’existence d’autres êtres humains. Quel sens cela peut-il avoir qu’elle se le représente si nettement poursuivant Chuck Mumpson dans tout Londres, ou lui témoignant la tendresse baveuse des chiens ? Cela signifie-t-il, par exemple, qu’elle a vraiment de la peine pour Chuck, peut-être même plus de peine que pour elle-même ? Ou bien sont-ils d’une certaine façon semblables, elle et lui ? Existe-t-il un affreux parallélisme entre le rêve nourri par Chuck d’être un lord anglais et son rêve à elle d’être, dans une acception plus subtile et métaphysique, bien sûr, une lady anglaise ? Y a-t-il quelque part quelqu’un qui pourrait rejeter ses prétentions à elle avec le dédain impatient qu’elle manifeste à l’égard de celles de Chuck ?

Il est presque aussi troublant pour elle de reconnaître qu’elle est en partie responsable de l’illusion de Chuck, et donc, par voie de conséquence logique, de sa désillusion. Comme si elle lui avait jamais promis qu’il s’avérerait être le rejeton d’une famille noble ! Elle recommence à perdre son sang-froid.

Après tout, comme il le disait, cela aurait pu se passer de cette façon ; il y a beaucoup de nigauds dans l’aristocratie britannique. La mémoire de Vinnie lui fournit immédiatement quelques exemples, y compris Posy Billings, qui n’est pas du tout, aux yeux de Vinnie, « une vraie lady anglaise. » Rosemary Radley, en revanche, si agaçante qu’elle puisse être à l’occasion, mérite cette épithète. Rosemary ne se serait jamais mise en rage comme Vinnie l’a fait ce soir, elle n’aurait pas réduit Chuck Mumpson à se sentir encore plus mal et plus bête qu’à son arrivée. Si elle avait assisté à cette scène, elle aurait détourné les yeux comme elle le fait devant tout manque de gentillesse, toute cruauté.

Et Chuck lui-même ? Bien qu’il ait certainement l’idée la plus conventionnelle de ce qu’est une « lady », il aura du mal à penser que Vinnie en est une. Il risque plutôt de trouver qu’elle ne sait pas se contrôler et qu’elle n’a pas de cœur, bref, qu’elle est à la fois incohérente et froide.

Bien sûr, dans un sens, ça n’a pas d’importance, se dit Vinnie en se retournant dans son lit, puisqu’il est évident qu’elle ne reverra jamais Chuck Mumpson. Elle l’a profondément déprimé et offensé, et il ne va pas tarder à mettre fin à ses jours – ou, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, à repartir cahin-caha pour l’Oklahoma – avec des souvenirs déplaisants mais peu durables de l’Angleterre et du professeur Miner. Il est 12 : 39, à en croire les chiffres lumineux d’un vert toxique affichés par le réveil. Vinnie soupire et se retourne de nouveau dans son lit, amenant sa chemise de nuit à s’entortiller autour d’elle en un cocon serré et fripé qui ressemble à ses pensées. Elle fait l’effort de tourner sur elle-même en sens inverse, défaisant sa torsion physique ; puis elle se met à respirer lentement, sur un rythme régulier, pour se débarrasser de sa torsion mentale. Un-expire. Deux-expire. Trois-expire. Quatre-… Le téléphone sonne. Vinnie sursaute, lève la tête, rampe vers l’autre côté du lit, et tâtonne dans le noir à la recherche de l’appareil, qui est posé sur le tapis parce que son propriétaire ne lui a jamais fourni de-table de chevet. Où diable peut-il être ?

« Allo, finit-elle par grogner, la tête en bas, à moitié sortie des couvertures.

— Vinnie ? C’est Chuck. Je crois que je vous ai réveillée.

— Oui, en effet, ment-elle ; puis, gênée de s’entendre mentir, elle ajoute :

— Ça va bien ?

— Ouais, ça va.

— J’espère que vous n’êtes pas secoué de ce que je vous ai dit. Je ne sais pas pourquoi j’ai explosé comme ça ; c’était grossier de ma part.

— Non, pas du tout, dit Chuck. En fait, c’est pour ça que j’ai appelé. Je crois que vous avez peut-être raison : je devrais peut-être donner une autre chance à Londres avant de m’allonger devant un bus… Bon, si vous êtes libre à un moment de la semaine, je vous emmènerai où vous voulez. Vous pouvez choisir le restaurant. J’essaierai même l’opéra, si je peux nous avoir des places correctes.

— Eh bien… » avec beaucoup de difficulté, Vinnie se redresse et retourne se coucher à reculons, en rampant, traînant avec elle le téléphone et l’édredon. « Je ne sais pas. » Si elle refuse, se dit-elle. Chuck retournera pour l’Oklahoma sans que rien ait changé sa mauvaise opinion de Londres et de Vinnie Miner ; et elle ne le reverra jamais. De plus, elle manquera une soirée à Covent Garden, où les « places correctes » valent trente livres.

« Mais oui, pourquoi pas, s’entend-elle répondre. Ça serait très agréable. »

Pour l’amour du Ciel, pourquoi est-ce que j’ai fait une chose pareille ? se demande Vinnie après avoir raccroché. Je ne sais même pas ce qu’on donne cette semaine à Covent Garden. Je dois être à moitié endormie, ou en plein délire. Mais malgré elle, elle sourit.